Notre addiction au capitalisme

Addiction. nom féminin :
processus par lequel un comportement humain permet d'accéder au plaisir immédiat tout en réduisant une sensation de malaise interne. Il s'accompagne d'une impossibilité à contrôler ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives.

Notre société capitaliste nous pousse chaque jour vers une consommation croissante et irresponsable d'énergies et de matières alors même que nous atteignons les limites physiques et biologiques de notre planète.

Nos différents comportements qui provoquent, en toute conscience, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité et de multiples pollutions massives sont donc proches de comportements addictifs.

Les conditions d'habitabilité de la Terre se dégradant de plus en plus vite et mettant en péril la vie humaine, lutter contre notre addiction au capitalisme est donc un véritable enjeu environnemental, social et de santé publique.


Qui sont
les Capitalistes Anonymes ?

Les Capitalistes Anonymes sont des hommes et des femmes dont le but premier est de s'entraider dans leur démarche de sobriété. Dans une société qui nous pousse vers toujours plus, il s'agit d'un combat du quotidien.

Alors partout où cela est nécessaire, ils et elles créent des groupes de parole pour offrir un espace d'échanges à ceux qui en ont besoin. Tous les 15 jours, les participant·es se retrouvent librement, sans inscription et sans aucun engagement. L'anonymat est bien sûr possible pour ceux et celles qui le souhaitent.

Les Capitalistes Anonymes ne demandent ni cotisation ni droit d'entrée et ne sont associés à aucun organisme, mouvement politique, confession religieuse ou secte. Les participant·es peuvent faire le choix personnel de militer afin de lever les freins politiques ou sociaux qui entravent leur sobriété, mais Les Capitalistes Anonymes ne se rattachent à aucun mouvement.


Comprendre
les 8 étapes

Les 8 étapes vers la sobriété ont été construites afin d'accompagner dans leur démarche de sobriété celles et ceux qui en ont besoin.

Ces étapes sont le socle des échanges entre les participant·es durant les groupes de parole. Chacun·e est libre de s'en saisir ou non et de les interpréter comme il ou elle le souhaite. Pour les aider dans leur compréhension, les Capitalistes Anonymes proposent ci-dessous une analyse détaillée de chaque étape.

Admettre sa participation, parfois malgré soi, à une société capitaliste responsable des crises écologiques qui détruisent le vivant et notre planète.

La première étape nous permet de comprendre qu'aucune volonté au monde ne peut nous extraire du système capitaliste dans lequel nous vivons et que, même malgré nous, nous y participons. Nous sommes aujourd'hui dépendants de ce système dans notre quotidien. Admettre notre impuissance est la première condition avant de pouvoir entamer une démarche de sobriété.

Notre participation au système capitaliste est multiple. Si nous n'avons, par exemple, aucune difficulté à admettre notre impuissance face à la nécessité de travailler, peut-être avons-nous du mal à admettre notre égocentrisme à voyager en avion au bout du monde pour notre propre plaisir en dépit des conséquences ? Ou bien est-ce peut-être difficile d'admettre notre paresse nous poussant à utiliser notre voiture pour des trajets courts plutôt qu'un transport décarboné ? Ou bien d'admettre notre mépris et notre inconscience de jeter un mégot sur le sol qui polluera durant des centaines d'années ?

La première étape consiste à briser le déni et à comprendre que notre mode de fonctionnement individuel n'est pas « bon » et que nous avons perdu le contrôle de certains de nos comportements. C'est en s'avouant toutes ses faiblesses et son impuissance à les contrôler que nous allons pouvoir entamer une démarche de sobriété.

Cependant, la perspective d'abandonner à tout jamais des comportements, certes destructeurs pour la planète, mais qui nous sont très familiers, est souvent source de peur. C'est pourquoi une démarche de sobriété doit être menée « jour après jour ».

Faire confiance et se former à la Parole Scientifique pour prendre conscience de l'ampleur de la catastrophe écologique et systémique en cours.

La deuxième étape nous dit que la Parole Scientifique (avec un P et un S majuscules, pour faire écho à l'usage du terme "Puissance Supérieure" par les Alcooliques Anonymes) doit nous aider à prendre conscience de l'ampleur de la catastrophe écologique et systémique en cours. Aujourd'hui, elle fait largement consensus, même si elle est fortement contestée par des entreprises de désinformation climatosceptiques. Ainsi, même si nous ne maîtrisons pas sa technique, nous pouvons choisir de lui accorder notre confiance et rester ouverts à l’actualisation des connaissances.

Elle est également considérée comme étant une traduction située de l'expression de la nature et de l’impact humain sur celle-ci. Cette étape implique de la rigueur afin de nous assurer de la fiabilité des sources que nous lisons. Au-delà de la confiance que l'on peut lui accorder, nous pouvons choisir de nous former librement en lisant des rapports scientifiques, en trouvant de l'information synthétisée auprès de médias d’information.

Cette parole est pour nous une source de prise de conscience forte qui entraîne la naissance de multiples ressentis comme l'anxiété, l'impuissance, la colère, la culpabilité, etc.

Transformer ses sentiments face à l'effondrement et à l'inaction en moteurs de changement pour soi-même et pour la société.

Cette troisième étape implique que nous comprenions que quelque soit notre volonté personnelle, nous ne contrôlons pas l'ampleur des crises climatique, sociale et de biodiversité. C'est à dire qu'elles ne dépendent pas que de nous. Elles dépendent également d'actions menées sur d'autres territoires et par d'autres structures ou individus dont les impacts sont bien plus importants que les nôtres.

A ce stade nous voyons nos sentiments (anxiété, d'impuissance, de colère) comme des outils pour réussir à changer notre vie et la reprendre en main.

Pour ceux d'entre nous qui seraient « ultra engagés », vivre cette étape suppose une nouvelle façon de penser afin de réussir à vivre au mieux leur éco-lucidité.

Procéder à une réflexion profonde sur son rapport à la nature et au vivant, à un bilan complet de l'impact de son mode de vie et lister les solutions pour le réduire.

Le but de cette quatrième étape est d'apprendre à se connaître par un inventaire approfondi de soi-même, une introspection cadrée, nécessaire pour renforcer les bases d'un nouveau mode de vie.

Nous faisons état aussi bien de nos actes positifs que négatifs. Il s'agit de nous regarder tels que nous sommes, débarrassés des illusions que nous avons nourries pour nous cacher la vérité jusqu'à présent. En effectuant cette analyse de nos comportements nous redécouvrons à quel point nous sommes dignes de reprendre le contrôle de nos vies et de nous reconnecter à la nature et au vivant que nous avions perdu de vue à force de dysfonctionner.

Nous pouvons alors lister les différentes solutions existantes pour faire évoluer nos comportements vers plus de sobriété.

Accepter de mettre en place ces solutions et adopter concrètement une démarche volontaire de sobriété en changeant ses habitudes.

Dans la cinquième étape, nous acceptons d'entamer une démarche volontaire vers la sobriété en mettant en place les actions que nous avons listées dans la Quatrième étape.

La notion d'acceptation est fondamentale. En effet, les précédentes étapes nous ont permis de nous confronter à notre propre responsabilité, avec ce qu'elle a d'effrayant. Devenir sobre demande du courage et de l'action. Cependant, il arrive que nous nous cramponnions à des comportements familiers rassurants alors qu'ils nuisent à notre démarche.

Nous prenons donc en compte que cela nous demandera dans un premier temps des efforts afin d'installer progressivement de nouvelles habitudes. C'est un jour à la fois que nous apprenons à nous écarter de nos anciens comportements et à tendre vers la sobriété.

Comprendre et ressentir que la sobriété est désirable autant que nécessaire à la résilience et partager le bonheur de notre état avec son entourage.

Au fur et à mesure des changements que nous opérons, nous nous rendons compte à quel point la sobriété est désirable dans tous les moments de notre vie. Nous comprenons également qu'elle est nécessaire car elle renforce notre résilience dans un monde dont l'avenir est incertain. Il nous parait alors important de partager ces ressentis positifs avec nos cercles proches. Non pas pour convaincre mais pour partager notre bonheur.

C'est la sixième étape.

Le travail de cette étape fait souvent peur car il implique la perspective d'affronter le regard et la critique des autres qui ne suivent pas notre démarche.

Tout au long de ce processus, nous demeurons à l'écoute de nos émotions, de nos difficultés et de nos actes afin de pouvoir rester sobre. Nous renforçons notre connaissance de la parole scientifique amorcée dans la deuxième étape en lisant l'actualité et en nous connectant au penseurs, poètes, philosophes qui enrichissent notre nouvelle nouvelle vision du monde.

Se confronter aux limites de justice sociale et aux obstacles politiques pour pouvoir rester sobre et militer pour lever les freins qui entravent la sobriété au quotidien.

Dans la septième étape nous nous rendons compte qu'afin de pouvoir vivre complétement notre sobriété et la maintenir sur le long terme, il est nécessaire de faire bouger certaines lignes politiques et sociales.

Ainsi nous militons, chacun à son niveau, pour lever les freins qui nous entravent dans notre démarche.

Les Capitalistes Anonymes ne constituent pas un groupe militant. Les participants partagent leurs actions militantes pour s'inspirer mutuellement et laissent libre choix à chacun d'agir comme il l'entend.

Accompagner d'autres « capitalistes » à mettre en pratique la sobriété dans tous les domaines de leur vie.

La huitième étape nous propose de transmettre ce que nous avons appris à d'autres personnes souffrant de leur addiction au capitalisme. Ainsi nous accompagnons d'autres capitalistes vers la sobriété.


Vers une politique de
rétablissement

La méthode de rétablissement

Les Alcooliques Anonymes utilisent le terme recovery, qui signifie rétablissement, pour cibler l'état recherché lorsqu'on lutte contre une addiction.

Dans le cas des addictions sévères, il est rare d'aboutir à une guérison complète au sens de la disparition du désir pathologique poussant à retourner sans cesse vers l'objet addictif, malgré ses conséquences négatives.

Il est cependant possible de « vivre avec » ce désir compulsif en contenant son emprise. Cela en changeant d'environnement ou de relations, en évitant les situations propices à son déclenchement quotidien et surtout en trouvant de nouvelles sources de satisfaction capables de prendre le pas sur celles qui ont conduit au développement de l'addiction.

Dans nos sociétés contemporaines capitalistes, cette méthode pourrait s'appliquer à différentes problématiques telles que :

  • l'incapacité à réduire son empreinte carbone individuelle
  • la course aux profits en dépit de toute limite sociale et environnementale
  • les emballements spéculatifs des banques et organismes financiers
  • la consommation de viande à outrance malgré ses impacts sur le climat et la santé
  • l'appropriation des données personnelles et de la charge mentale par le numérique.

Ces différentes « pathologies » sociales offrent une parenté avec les addictions dont elles partagent l'impossibilité d'endiguer des pratiques dont tout le monde s'accorde pourtant sur les conséquences nuisibles : réchauffement climatique, extinction progressive du vivant, surproduction de déchets et de pollutions, destruction des ressources naturelles, surexploitation du travail, inégalités de la répartition des richesses, marchandisation et colonisation de l'intimité par les réseaux sociaux – en plus des addictions proprement dites de certains utilisateurs.

La société de récompense

Le rapport collectif à la destruction de notre planète est typique d'une situation addictive puisque, en dehors des climato-sceptiques, personne ne doute qu'elle résulte d'une activité humaine incompatible avec la préservation de l'environnement et du vivant.

Or, malgré les réunions internationales et les proclamations officielles multiples, les sociétés se montrent toujours incapables d'inverser le processus qui conduit à ce type de conséquences, un peu comme un alcoolique toujours incapable de tenir sa promesse récurrente : « demain j'arrête ! ».

La catastrophe climatique et environnementale n'est toutefois que l'aspect émergent de deux points :

  • Une apathie plus ou moins complice de gouvernements incapables de résister aux pressions des groupes industriels et à leurs stratégies de croissance économique.
  • Un enracinement de pratiques écologiquement et socialement nocives dans des habitudes de vie dont tous les habitants sont partie prenante. Cela par le simple fait d'utiliser des automobiles, des conditionnements plastiques, des voyages en avion, des marchandises à bas coût, des services bancaires, des réseaux électroniques, trop d'aliments carnés ou des produits à base de pesticides venant de l'autre bout du monde.

La critique classique de la « société de consommation » avait déjà pointé cette implication des habitants dans les pathologies de la société. Cela sans noter que les motivations à consommer, comme du reste celles à produire ou à commercer, reposent sur des mécanismes du désir enracinés dans des dispositifs neurophysiologiques ancestraux, en particulier ce qu'on appelle le circuit neurologique de la récompense, activé par toutes les occasions de plaisir ou de satisfaction.

Suivant la psychologie évolutionniste, ces dispositifs auraient été générés par les contraintes de survie de l'évolution naturelle qui ont rendu hautement désirables non seulement les aliments et les abris, mais aussi les attachements parentaux, sexuels et sociaux.

Toutefois, ces dispositifs peuvent aussi être stimulés par des offres qui n'ont pas du tout la même valeur, mais sont capables de susciter des désirs dont l'intensité et la répétition induisent au contraire des dérèglements neurologiques durables. C'est le cas en particulier de l'alcool dont les usages incontrôlés peuvent « pirater » ces dispositifs et provoquer les symptômes addictifs classiques tels que le désir extrême, l'usage compulsif, le manque, la tolérance, le sevrage…

Mais c'est aussi le cas des objets de consommation courante et des offres de gain et de succès que le capitalisme contemporain a su multiplier comme jamais aucun régime économique n'avait su le faire avant lui, stimulant de façon incessante et compulsive les dispositifs humains de la récompense par ses promesses, son marketing, ses publicités et techniques d'enrôlement.

Une politique de rétablissement

La propension naturelle des humains à rechercher des plaisirs et des satisfactions s'est ainsi trouvée confrontée à des formes de vie sans rapport avec celles qui l'avaient générée. Dans la vie courante, la recherche des récompenses, dont la fonction adaptative est en principe avérée, s'est mise à produire des effets de plus en plus contre-adaptatifs avec la surproduction industrielle, la surconsommation marchande qui détériorent irrémédiablement l'environnement naturel et avec l'optimisation économique illimitée qui détruit des formes de vie sociale bien établies sans offrir d'alternative viable. Cela en particulier dans les pays pauvres où la majorité des emplois ne sont pas considérés comme « décents », suivant les catégories de l'Organisation Internationale du Travail.

Quant aux pays et aux habitants les plus riches de la planète, ils souffrent d'une sorte de détournement permanent de leur désir tel qu'il avait été fabriqué par l'évolution naturelle, désormais pris en otage par des objets qui, en même temps qu'ils les satisfont, leur offrent le sentiment de contribuer à une sorte de naufrage collectif inéluctable, sur le modèle des usagers de drogues contraints à prendre régulièrement leur dose alors qu'ils sont convaincus du caractère indésirable, voire de l'issue fatale de cet usage.

C'est pourquoi, lorsqu'on se préoccupe de réformer la « société de récompense » telle qu'elle vient d'être décrite, c'est bien de « désintoxication » qu'il s'agit, et non pas seulement de prise de conscience, comme le pensaient les critiques de la société de consommation. Et si l'intoxication est vraiment profonde, il faudra sans doute, faute de guérison complète, se contenter d'une « politique de rétablissement ».

Source : Patrick Pharo – Pollueurs Anonymes : répondre à la crise écologique par une politique du rétablissement – octobre 2019